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L’Ambition

Qu’est-ce que l’ambition?

Le Larousse avance qu’il s’agit d’un “Désir ardent de posséder quelque chose, de parvenir à (faire) quelque chose” ou d’un “Désir ardent de gloire, d’honneurs, de réussite sociale”. Ça pose plusieurs concepts très intéressants: la possession, la gloire, l’honneur, la réussite sociale.

L’ambition est étroitement liée à la réussite. La définition ci-dessus est cependant à la fois très juste, car elle soulève les concepts que l’on assimile injustement avec la réussite, et donc aussi foncièrement erronée. Peut-on réellement mesurer la réussite d’un individu? Comment voit-on la réussite dans notre société? Que veut-on dire par ambition?

Mon expérience professionnelle

Comme la plupart des gens de mon âge en France, j’ai fais des études. J’ai toujours été une élève studieuse, et douée en plus de cela (sans vouloir me jeter des fleurs). J’ai obtenu mon bac avec mention, une licence en Langues Étrangères et un Master en Management Interculturel et Affaires Internationales (ça claque comme titre ou bien?!). Comme la plupart des jeunes de ma génération, j’ai grandi en étant bien formatée, conditionnée pour une réussite certaine. On m’a appris à recracher par cœur des cours entiers, construire une page LinkedIn en béton et passer des entretiens haut la main. Me voilà à 28 ans, avec tous mes bagages et mes connaissances accumulées au fil des années, 700 connexions sur mes réseaux et plusieurs expériences professionnelles dans des multinationales leader dans leurs industries. J’ai voyagé pour le travail, été promue, géré mon propre portfolio de clients. Selon les critères de la norme, j’ai plutôt bien réussi. Je revois pourtant le terme “ambition” avec un regard nouveau. Est-ce que je me sens accomplie? Est-ce que je suis heureuse? Est-ce que j’ai assez d’ambition?

La vérité c’est que je déteste entendre mon réveil le matin, je déteste devoir courir pour être “à l’heure” au boulot. Je déteste passer 8 h de ma vie devant un écran, à n’accomplir d’autre chose que de ramener du cash pour une entreprise. Je déteste devoir attendre le week-end, les 25 jours de vacances par an, pour pouvoir faire autre chose de mes journées. Je déteste le networking forcé, mais surtout intéressé. Plus que tout, je déteste faire semblant. Et j’ai passé toute mon enfance et adolescence à construire cette vie là.

Il y a peu de temps, j’ai accepté un poste totalement différent de ce que je faisais avant: rien à voir avec mes études, il s’agit d’un job avec beaucoup moins de responsabilités, et surtout des horaires très flexibles. Si les 8h quotidiennes sont toujours de mise, je décide quand je commence ma journée, et quand je la finis. En plus, je peux travailler de chez moi une fois par semaine. Cette flexibilité me permet d’avoir beaucoup de temps libre, que je dédie à des choses qui me plaisent réellement: écrire, peindre, lire, étudier la psychologie. Mon poste n’est pas vraiment éreintant, il ne me “challenge” pas, il ne me stresse pas, je ne fais pas d’heures sup’, je ne travaille jamais le week-end. Il est confortable, il me permet de payer mon loyer. Une chose à laquelle je n’étais pas habituée: le confort. Ma première réaction a été de flipper ma race et vouloir partir aussi vite que j’étais arrivée. Pourquoi?

Dans un premier temps je pense que j’étais entièrement conditionnée. Sortir du schéma classique, avoir un boulot qui ne me bouffe pas tout mon temps et toute mon énergie ne m’a pas paru normal. Je me suis retrouvée à penser que j’étais “trop jeune” pour avoir un job confortable à la place d’un boulot super challengeant, me permettant de grimper les échelons.

La génération des jeunes cadres dynamiques

De nos jours quand t’as la vingtaine et que tu n’as pas un poste “à responsabilité”, t’es un/e ratée. Peu importe si tu frôles le burn out. Dans la capitale par exemple, si tu finis ta journée à 18h, t’as pris ton après-midi. Si tu fais pas 60 h hebdomadaires, t’as pas d’ambition. Si tu cherches un 9h-17h, t’es pas motivé. Moi je finis mes journées à 15h30 et j’emmerde la norme. Quand je vois (de plus en plus) des annonces de boulot stipulant “no 9 to 5 mentality”, je pars en courant. Ça veut dire quoi? Que la balance vie privée / vie professionnelle (quel terme à la con) n’importe pas? Si je peux lui dire adieu au profit d’une entreprise alors collez-vous votre boulot au cul.

Du coup dans un second temps je me suis remise profondément en question. Est-ce que je me suis jamais sentie “heureuse” dans n’importe lequel de mes travails de bureau? Définitivement pas. Si je pouvais choisir, qu’est-ce que je ferai de mes journées? Qu’est-ce que j’aime vraiment, qu’est ce qui me passionne réellement? Si je pouvais choisir, je passerai mes journées à écrire, peindre, et étudier la psychologie. Je passerai le plus clair de mon temps dehors, dans la nature, non pas dans un open-space. Alors pourquoi ne pas profiter d’avoir trouvé un job qui me paie correctement, tout en me laissant beaucoup de temps libre? Sans être la solution miracle, c’est un premier compromis. Il s’agit pour moi de trouver un équilibre entre ma vie personnelle et ma vie professionnelle, ce que beaucoup oublient.

Le truc c’est qu’on a appris à ma génération que le seul moyen de réussir dans la vie, c’est de se tuer au travail. C’est aussi le seul moyen de se sentir accompli. L’équation est simple:

Travail = argent

Beaucoup de travail = (grimper les échelons ->poste à responsabilité) = beaucoup plus d’argent

Du coup je me demande, réussir ça signifie avoir beaucoup d’argent, un poste haut placé, et ça ne passe que par des heures à cravacher? Et si le bonheur et l’accomplissement personnel était quelque chose de radicalement différent? Du moins pour certains.

A vrai dire les gens de ma génération, les “jeunes cadres ambitieux et dynamiques”, me paraissent bien loin d’être un groupe de joyeux lurons qui kiffent leur vie au maximum. Ce sont bien souvent les robots apathiques que tu rencontres dans le métro le matin, la gueule enfarinée. Métro, boulot, dodo ( alcool et cocaïne pour le côté fun). Ils enchaînent les heures sans compter, ainsi que les réunions, projets, rapports, débriefings. Ils communiquent en feedback et évaluations. Ils rentrent du boulot à minuit, désagréables, stressés, lessivés. Ils emmènent leur boulot en week-end, en vacances. Ils en font une priorité au détriment de leurs passions et de leur vie familiale. Tout ça pour quoi? L’argent qu’ils n’ont pas le temps de dépenser? la reconnaissance d’être remplacés aussi vite qu’une chemise ou la possibilité de mourir d’une crise cardiaque avant d’atteindre la retraite? Super effectivement.

Ce qu’on veut c’est la réussite, autrement dit l’argent, pour pouvoir sur-consommer. Ce qu’on veut c’est la réussite sociale, être respecté voire envié des autres. On adore ça, se complimenter mutuellement sur notre réussite, et plus on est en haut de l’échelle sociale, plus on fera en sorte que les autres le sachent: grosse maison, grosse voiture, vacances de luxe, matériel, matériel, matériel.

Le travail pour survivre

L’autre truc, c’est qu’il faut bien travailler, pour pouvoir subvenir à nos besoins. Et quel autre moyen avons-nous que de nous coltiner 8 heures quotidiennes au profit d’une entreprise? Ceux qui sont nés riches, où qui ont la chance d’avoir les moyens nécessaires peuvent éventuellement être leur propre patron, mais combien d’entre nous ont ce luxe? Quand papa et maman ne peuvent pas te payer ton école de commerce a 10K l’année, beaucoup d’entre nous se retrouvent avec un prêt étudiant à rembourser. Pratique pour se lancer dans “la vie active”.

La vérité c’est que beaucoup d’entre nous ne sont pas heureux. On prend sur nous parce qu’on nous a rabâché que la seule voie vers le bonheur et l’accomplissement, c’est celle-ci. On se lève tous les matins pour faire un boulot qui au mieux nous intéresse vaguement, tout ca pour pouvoir se payer un confort matériel auquel on à été habitués. Certains me diront que nous avons toujours le choix, et je suis plutôt d’accord. Cependant il est très difficile de nos jours de sortir du modèle dans lequel nous sommes bercés depuis notre enfance. On va à l’école, puis à l’université pour devenir des employés modèles. On peut difficilement décider de quitter un emploi qui est bien souvent la seule source de nos revenus, qui nous permettent de survivre tout simplement. Si on veut pouvoir s’adapter et s’intégrer dans une société de surconsommation, on doit pouvoir avoir les moyens. Beaucoup d’entre nous dépassent les 35 heures hebdomadaires pour ne pouvoir que difficilement joindre les deux bouts à la fin du mois. Pour moi c’est plutôt facile, je suis célibataire sans enfants et je vis aux Pays Bas, où le niveau de vie est bien meilleur qu’en France. Mais je compatis pleinement avec les familles françaises qui doivent finir le mois en étant au SMIC.

Je comprends qu’en comparaison avec d’autres pays, la France n’est vraiment pas à plaindre. Je comprends aussi que pour avoir une société qui “fonctionne” il faille que chacun ait un rôle bien défini, et que le travail est nécessaire peu importe le type. Cependant il me semble de plus en plus nous sommes sujets à une version moderne d’esclavagisme. La comparaison vous semblera exagérée, pourtant je tiens à le mentionner. Comment qualifie t’on un groupe d’individus qui sont forcés d’accomplir une tâche bien précise, dans le seul but de pourvoir survivre? Comme ne peut-on pas parler d’esclavagisme moderne sachant que la plupart n’ont dans les faits, aucun autre choix, aucune porte de sortie. Les plus chanceux d’entre nous peuvent faire des études, et prétendre à des postes plus “flatteurs”, moins manuels, qui payent plus, et avoir un niveau de vie plus élevé. Certains d’entre nous ont même le luxe de pouvoir faire ce qui leur plait, en admettant qu’ils aient trouvé leur vocation. Qu’en est-il de ceux qui n’ont pas cette chance? Qu’en est-il (encore une fois) de ceux qui n’en ont pas les moyens? Ceux-la sont les plus nombreux, et ils subissent un modèle de société imposé.

Ceux-là même se retrouvent prisonniers d’une vie qu’ils n’ont pas choisie et dont ils ne veulent pas. Ils passent 40 ans de leur vie à faire un travail qui ne leur correspond pas, qui ne les stimule pas. En plus de cela on leur demandera d’y mettre du cœur et de ne pas trop se plaindre, sous peine de se voir traiter de fainéant, de personne négative ou sans ambition. A force on finit bien par se résigner, et tout le monde s’interroge sur les raisons qui poussent tant de gens à faire des dépressions ou à être malheureux. Je n’aime pas établir de jugement sur les autres, mais je pense que les esprits les plus simples se contenterons eux de suivre le schéma habituel, sans se poser trop de questions. Si cela leur permet de vivre une vie plus simple et plus heureuse, je les envie.

Norme sociale vs aspirations

Comme je l’expliquais plus haut, une partie du problème provient du fait que nous sommes conditionnés à voir le travail comme seul moyen d’accomplissement et de réussite. Nous avons établi un schéma, une norme sociale avec ses codes et ses enjeux. Nous structurons les différents boulots, établissant une hiérarchie de ce qui est le plus impressionnant, le plus gratifiant. Les professions manuelles, artistiques, sont laissées pour compte, car elles permettent rarement d’accumuler une importante somme d’argent, qui constitue le Saint Graal de la réussite. Peu importe vos rêves ou vos passions, choisissez des professions utiles et gratifiantes. Et surtout, faites preuve d’ambition. Ne sortez pas des sentiers battus, ou nous vous qualifierons d’anarchiste, d’ermite, de reclus, de raté.

J’inclus dans la norme sociale la pression familiale. Les générations précédentes à la nôtre vivaient plus modestement, nos parents n’avaient pas la même “chance” que nous, de pouvoir étudier par exemple. Beaucoup de parents ont sacrifié tout leur temps afin de bâtir une vie pleine d’opportunités pour leurs enfants. Ces mêmes enfants peuvent alors difficilement décevoir leurs parents, ils choisissent d’étudier pour leur faire plaisir et les rendre fiers. Ajoutez à cela le fait que souvent ce sont les parents qui financent les études, comment alors oser ne pas être à la hauteur de leurs attentes?

On m’a récemment demandé quelles étaient mes aspirations professionnelles. Ce à quoi j’ai très honnêtement répondu: travailler le moins possible, idéalement ne pas travailler du tout, afin de pouvoir consacrer mon temps à ce qui compte vraiment. Par le mot travail, j’entends travail forcé, comme je viens de le décrire. Le travail pour payer mes factures, le travail qui me permet de consommer. Le travail comme moyen, non comme but. Et par ce qui compte vraiment, j’entends ce qui compte pour moi, ce que j’aime et ce qui me permet vraiment de m’accomplir et d’être heureuse. J’entends déjà les contestations: “si tout le monde pensait comme toi, on vivrait dans une société anarchiste, ou rien ne fonctionnerait”. Ce n’est pas grave, j’ai l’habitude d’être qualifiée à tort d’anarchiste.

Je n’ai plus peur d’affirmer mon opinion, car ce qu’en disent “les gens” m’est égal. Certains se complaisent à rentrer dans le moule, et n’en auront peut être même pas conscience. Certains sont heureux d’une autre façon, tout simplement. Il y a ceux d’entre nous qui ont bien compris ce fonctionnement et qui décident d’emprunter la voie “commune” afin de pourvoir financier un but différent. Ainsi, beaucoup d’entre nous voient leur situation professionnelle comme temporaire, comme un moyen pour un but plus en accord avec leurs réelles aspirations. Au final, chacun mène sa vie comme il l’entend, nous sommes tous différents. Je reste persuadée que nous pourrions tout simplement vivre différemment, si on commençait par changer nos priorités. Economie durable, communautés, nouvelles façons de consommer: les alternatives existent.

Qu’est-ce alors réellement l’ambition?

Pour ma part, l’ambition diffère de la définition classique, elle signifie autre chose. Mon ambition n’a rien à voir avec la réussite sociale. Peu importe la façon dont on me perçoit, et peu importe la façon dont on évalue mes accomplissements. Seule moi-même peut mesurer mon accomplissement. Mon ambition et mon but dans la vie m’est propre, ça n’a pas à regarder les autres. Mon ambition n’a rien à voir avec l’argent comme signe de réussite ultime. Mon but dans la vie est de me détacher le plus possible du schéma classique, et d’être la plus autonome possible. Même si cela signifie abandonner le confort matériel. A mes yeux, si le but ultime d’une vie est d’accumuler le plus d’argent possible, il s’agit la d’une soif insatiable. Car l’être humain est programmé pour en vouloir toujours plus, au détriment des vraies valeurs, au détriment de tout le reste. Il s’agit pour moi en fait de trouver un réel équilibre, en adéquation avec mes vrais desseins. Savoir qui je suis, ce que je souhaite réellement en dehors de ce que l’on m’a appris. Si cela passe par un chemin différent que celui qu’on aimerait me voir emprunter, peu importe.

Idéalement je voudrai éduquer mes enfants moi-même, en les tenant éloignés des écoles et institutions qui ne serviront qu’à les formater de la même façon. Alors oui, effectivement, si tout le monde pensait comme moi, il y aurait un changement radical dans la société. A mes yeux il est bien nécessaire. Je ne prêche pas ma façon de penser comme vérité universelle, mais je souligne l’importance d’affirmer nos propres envies et nos propres choix. Nous sommes et restons libres de choisir notre vie et notre destinée. Aujourd’hui il est bien difficile d’emprunter un autre chemin que celui de la norme et de la facilité, mais l’anarchiste utopiste que je suis, croit que c’est tout de même possible.

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